EN COMPAGNIE DE LÉOPOLD-LÉVY

Les témoignages ci-dessous rapportent des moments ou des instants privilégiés vécus avec le peintre Léopold-Lévy. Cette rencontre avec l’artiste fut déterminante pour chacun de ces jeunes artistes.

Si la mémoire est fugitive, ces récits biographiques en tentant de reconstituer des bribes de souvenirs clairsemés et chamarrés, éclairent par ces évènements, ces lieux, ces anecdotes, une facette de la personnalité de l’artiste autant que de celle de leurs auteurs. Par eux, Léopold-Lévy apparaît en  homme de caractère, héritier d’une culture brillante, « fin diseur dans la lignée d’un Chamfort » (Jacques Jullien), mais surtout « lui aussi de ces peintres qui après avoir interrogé l’apparence de ce qui est, savent en dégager la substance ». (Yves Bonnefoy, « Sur un sculpteur et des peintres ». Plon).

G. V.

 

 

REMZI Raşa

Remzi Raşa dit Remzi est un peintre français d’origine Kurde, né en 1928 à  Kirikhan (Hatay) en Turquie. Il vit à Paris depuis 1953.

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Remzi, Istanbul 2010. © G. Verger

 

 

Remzi sur le Bosphore 2010

Remzi sur le Bosphore 2010

 

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Remzi, dans son atelier parisien 2010 © G. Verger

 

 Léopold-Lévy, une amitié à Paris


 

C

est à Paris, au Sélect, en 1954, que j’ai revu Léopold-Lévy. Il avait quitté la Turquie en 1949, après avoir été pendant treize ans chef de la section peinture de l’école des Beaux-Arts d’Istanbul. Il ne m’a pas tout de suite reconnu. Ce jour-là j’étais en compagnie de Tassos, un ami peintre. Léopold-Lévy nous a proposé de passer le voir à son atelier. Tassos a décliné l’invitation de « cet impressionniste ». Je n’ai pas hésité un instant et j’y suis allé seul ; Ce fut le début d’une longue amitié. Tiraje Dikmen, peintre et modèle de Lévy, était également présente.

À Paris, nous cultivions de bonnes relations, nos rencontres étaient fréquentes. J’habitais à deux pas de chez lui, rue de la Glacière, son atelier étant situé rue Léon-Maurice Nordmann. Il aimait beaucoup mon travail – je ne dis pas cela pour me glorifier – et ne manquait aucun de mes vernissages.

Si Léopold-Lévy fut un grand peintre mais aussi un excellent graveur, il acceptait volontiers mes jugements ou mes appréciations sur ses travaux. Je crois qu’il avait confiance en moi, et il lui arrivait de me demander d’aller jeter un œil dans les galeries pour s’informer des nouvelles tendances. Nous allions aussi ensemble voir des expositions d’art abstrait.

Il ne fut pas réellement mon professeur ou Maître. Disons qu’à le côtoyer souvent, j’ai bénéficié de son expérience, sans avoir l’inconvénient de la relation de Maître à élève. Il me disait malicieusement : « je ne vous apprends rien, je ne vous ai rien donné, c’est vous qui m’avez pris ! »  C’est vrai, peut-être était-il un peu avare sur le plan de la transmission !

Je dirais que nos rapports étaient plutôt ceux d’un père et d’un fils. Je m’étais posé ces questions, car il s’était un peu éloigné de ses deux enfants, Jean-Pierre et Lise, ça ne le rendait pas heureux. Quant à moi, mes parents ne m’avaient pas apporté l’affection qu’un enfant est en droit d’attendre.

Léopold-Lévy à Istanbul

En 1936, Derain a proposé à Léopold-Lévy de prendre sa place à la direction du département-peinture de l’école des Beaux-Arts d’Istanbul. Les Turcs avaient d’abord invité Derain qui était loin d’être un inconnu en Turquie. Le ministre turc de la Culture s’était déplacé en France pour rencontrer le peintre.

Je suis persuadé – j’en suis sûr et certain – qu’en ces années menaçantes de la fin des années trente, Derain a eu un pressentiment sur le sort de Léopold-Lévy, qui était juif. Il a déclaré au ministre : « il est meilleur que moi. » Ça m’a touché lorsque Léopold-Lévy m’a rapporté cela. Je me suis dit « Quel bonhomme ce Derain ! » il voulait sauver son ami.

Léopold-Lévy a déclenché de nombreux mouvements de réforme à l’académie des beaux-Arts. Une fois par semaine, il visitait chaque atelier. Je me souviens qu’un jour il s’est mis à genoux dans l’atelier de Bedri Rahmi Eyüpoglu. Il joignait ses mains, comme pour prier, invoquant le ciel ! Plus tard, à Paris, je l’ai interrogé sur cette « mise en scène. » Il m’a répondu : « les professeurs ne comprenaient rien à ce que je leur enseignais ! »

J’ai abordé avec lui la question de ces treize années passées en Turquie et lui ai demandé s’il ne pensait pas que ce fut une erreur d’y être resté si longtemps. Je pense en effet qu’il pouvait se mettre sur les rangs d’un Matisse ou d’un Derain, par exemple. Il est rentré en 1949, à mon avis trop tard car, si je puis dire, les places étaient déjà prises. Il a aussi commis quelques erreurs à son retour en France. Notamment ce jour où il a décroché ses tableaux dans une grande galerie, près des Tuileries. Léopold-Lévy n’avait pas apprécié le voisinage d’autres peintres célèbres ! J’estime encore aujourd’hui que c’était de l’orgueil mal placé !

 Propos recueillis par Gilles Verger